Analyse de l’audace politique des programmes proposés par les 5 principaux candidats à l’élection présidentielle de 2017

A moins de deux semaines du scrutin présidentiel les experts de Courage Politique ont évalué le niveau d’audace des cinq principaux candidats.
Cette étude s’appuie sur la méthodologie d’évaluation du niveau de risque politique des réformes développée par Courage Politique. Elle distingue le risque d’opinion (soutien et attention de l’opinion pour la réforme) et le risque de parties prenantes (soutien et capacité d’influence / blocage des parties prenantes). Ainsi, plus les réformes proposées par un candidat risquent de mobiliser l’opinion et/ou les parties prenantes contre elles, plus le niveau d’audace dudit candidat sera élevé. L’audace politique ne préjuge donc pas de la qualité des programmes ni de leur faisabilité technique, économique ou financière.

Voici les principales conclusions de l’étude :

  • Les programmes les plus audacieux politiquement sont ceux de François Fillon et, dans une moindre mesure, d’Emmanuel Macron. Benoît Hamon présente le programme le moins audacieux. Aussi, les programmes généralement considérés comme plus crédibles sur les plans économique et financier (François Fillon et, dans une moindre mesure, Emmanuel Macron) apparaissent donc également comme les plus audaciaux politiquement. Inversement, les programmes les plus incertains sur les plans économique et financier (Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon) sont également les moins audacieux politiquement.
  • S’agissant plus spécifiquement du risque d’opinion, ce sont les propositions de Marine Le Pen et, dans une moindre mesure, celles de Jean-Luc Mélenchon qui paraissent les moins audacieux. Autrement dit, au-delà du rejet des partis de gouvernement, la popularité de ces deux candidats s’explique aussi par l’adhésion d’une part grandissante de la population à leurs propositions
  • Alors que le programme de François Fillon répartit son risque de façon assez équilibrée entre l’opinion et les parties prenantes, Emmanuel Macron s’expose davantage au risque de parties prenantes qu’au risque opinion.
  • Le type de parties prenantes auxquelles seront confrontés les candidats s’ils sont élus éclairent quant à leur positionnement politique. Notre analyse montre que :
    • François Fillon s’expose principalement aux résistances des syndicats de salariés et de fonctionnaires
    • Jean-Luc Mélenchon, Benoit Hamon et Marine Le Pen prennent résolument le parti inverse en s’exposant d’abord aux syndicats patronaux ;
    • Emmanuel Macron affiche une position intermédiaire avec toutefois, une majorité d’oppositions provenant des syndicats de salariés et de fonctionnaires.
  • Au total, le niveau d’audace des candidats est le plus élevé dans les domaines suivants : institutions (6ème république, réduction du nombre de parlementaires…), économie (sortie de l’UE, hausse de la TVA), écologie (sortie du diesel, sortie du nucléaire), enseignement supérieur (sélection à l’université), temps de travail (sortie des 35 heures), éducation (autonomie des établissements).

Fillon, Macron et les autres…

François Fillon présente le programme le plus audacieux, devant celui d’Emmanuel Macron (voir graphique n°1). De ce point de vue, ils devancent nettement les trois autres candidats (Marine Le Pen, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon) qui, malgré des contenus très différents, affichent un niveau d’audace politique assez comparable (entre 38% et 45%).

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Principales réformes audacieuses proposées par les candidats :
Jean-Luc Mélenchon : Sortie des traités européens, VIème République, 100% d’énergies renouvelables d’ici 2050, remboursement à 100% des frais de santé et suppression des dépassements d’honoraires, développer les peines alternatives à la prison.
Benoît Hamon : Sortie du diesel d’ici 2025 et 50% d’énergies renouvelables d’ici 2025, VIème République.
Emmanuel Macron : Autonomie des établissements scolaires, réduction du nombre de parlementaires et suppression du régime spécial de retraite pour les parlementaires, autonomie et sélection à l’université, unification des régimes de retraite, exonération de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, suppression de l’indemnisation chômage en cas de refus de deux offres « décentes », suppression de 120 000 emplois publics, alignement de la fiscalité du diesel sur celle de l’essence.
François Fillon : Fin des 35 heures, retraite à 65 ans, suppression de l’ISF, autonomie des établissements scolaires, hausse de la TVA, dégressivité des allocations chômage, autonomie et sélection à l’université, 39 heures dans la fonction publique hospitalière, suppression de 500 000 emplois publics.
Marine Le Pen : Sortie de la zone euro, réduction du nombre de parlementaires et suppression des régions, sélection à l’université, moitié du temps scolaire réservé à l’enseignement du français, autoriser la négociation sur l’allongement du temps de travail au niveau des branches professionnelles, sortie de l’espace de Schengen et suppression du droit du sol.


 

Opinion vs parties prenantes : quels sont les programmes les plus audacieux ?

Notre modèle se décompose en trois types de risque politique : i) le risque lié à l’opinion, ii) le risque lié aux parties prenantes (groupes de pressions concernés par la réforme et susceptibles à ce titre de se mobiliser) et iii) le risque lié à la majorité gouvernementale . Cette dernière composante ne pouvant être appréciée avant la formation du gouvernement et les élections législatives, nous nous intéressons ci-dessous à la façon dont les candidats prennent plus ou moins de risque avec l’opinion ou les parties prenantes . Le score d’audace correspond au score agrégé de ces deux facteurs de risque.

L’audace des programmes vis-à-vis de l’opinion

C’est Marine Le Pen qui propose le programme le moins audacieux vis-à-vis de l’opinion, suivie de près par Jean-Luc Mélenchon. Autrement dit, au-delà du rejet des partis de gouvernement, la popularité de ces deux candidats s’explique sans doute aussi par l’adhésion de la population à leurs propositions. Cette situation interroge tant sur les évolutions récentes de l’opinion, notamment sur l’immigration, la justice, et la sécurité, que sur celle du positionnement de ces partis qui se sont recentrés, notamment le Front National.
François Fillon se détache nettement parmi les cinq candidats en raison du nombre de réformes impopulaires que contient son programme (hausse de la TVA, retraite à 65 ans, fin des 35H, suppression de l’ISF…). Emmanuel Macron affiche un écart important avec François Fillon, ses projets de réformes étant plus modérées dans de nombreux domaines. Benoît Hamon est dans une position intermédiaire entre Emmanuel Macron et les partis extrêmes et/ou radicaux.

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Principales réformes au risque d’opinion élevé par candidat:
Jean-Luc Mélenchon : Développer les peines alternatives à la prison, sortie des traités européens, sortie du diesel.
Benoît Hamon : Sortie du diesel d’ici 2025.
Emmanuel Macron : Unification des régimes de retraite, assouplir le temps de travail en fonction des secteurs, suppression de 120 000 emplois publics.
François Fillon : Retraite à 65 ans, hausse de la TVA, fin des 35 heures, suppression de l’ISF, dégressivité des allocations chômage, suppression de 500 000 emplois publics, renforcement du nucléaire.
Marine Le Pen : Sortie de la zone euro.


 

L’audace des programmes vis-à-vis des parties prenantes

Alors que François Fillon se détachait nettement d’Emmanuel Macron sur l’audace vis-à-vis de l’opinion, leurs programmes sont plus proches en terme d’audace à l’égard des parties prenantes . L’un comme l’autre susciteront des mobilisations fortes de groupes de pression décidés à défendre leurs intérêts et idéaux. Ce sera notamment le cas pour la réforme des retraites, du temps de travail, de l’éducation ou de l’enseignement supérieur pour François Fillon, et des propositions relatives à la fiscalité, l’éducation et l’enseignement supérieur pour Emmanuel Macron.
Le risque de parties prenantes de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont sensiblement plus élevés que leur risque d’opinion en raison, notamment, de leur proposition plus ou moins claire de sortie de l’Euro et/ou des institutions européennes et de celle en matière de santé pour Jean-Luc Mélenchon. Le programme de Benoît Hamon ressort comme le moins susceptible de mobiliser les parties prenantes.
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Principales réformes au risque de parties prenantes élevé par candidat:
Jean-Luc Mélenchon : Remboursement à 100% des frais de santé et suppression des dépassements d’honoraires, VIème République, sortie des traités européens, 100% d’énergies renouvelables d’ici 2050.
Benoît Hamon : VIème République, sortie du diesel d’ici 2025 et 50% d’énergies renouvelables d’ici 2025.
Emmanuel Macron : Exonération de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, réduction du nombre de parlementaires et suppression du régime spécial de retraite pour les parlementaires, autonomie des établissements scolaires, autonomie et sélection à l’université, suppression de l’indemnisation chômage en cas de refus de deux offres « décentes », unification des régimes de retraite, suppression de 120 000 emplois publics.
François Fillon : Fin des 35 heures, autonomie des établissements scolaires, retraite à 65 ans, réduction du nombre de parlementaires, autonomie et sélection à l’université, 39 heures dans la fonction publique hospitalière, dégressivité des allocations chômage, suppression de 500 000 emplois publics, suppression de l’ISF, majorité pénale à 16 ans et rétablissement des peines plancher, mise en place de quotas pour l’immigration, hausse de la TVA.
Marine Le Pen : Réduction du nombre de parlementaires et suppression des régions, sélection à l’université, sortie de la zone euro, moitié du temps scolaire réservé à l’enseignement du français, autoriser la négociation sur l’allongement du temps de travail au niveau des branches professionnelles, sortie de l’espace de Schengen et suppression du droit du sol.


 

Quand on s’intéresse au positionnement des parties prenantes visées par les réformes prônées par les candidats, trois constats ressortent nettement du graphique ci-dessous.

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Premièrement, on retrouve les positionnements traditionnels des grands partis de gouvernement : les propositions de Benoît Hamon risquent de mobiliser contre elles pour l’essentiel les syndicats patronaux et très marginalement les syndicats de salariés ou de fonctionnaires ; la situation est inverse pour les propositions de François Fillon.
Deuxièmement, bien que dans une position intermédiaire entre celles de François Fillon et Benoît Hamon, les propositions d’Emmanuel Macron risquent de mobiliser deux fois plus souvent des parties prenantes classées à gauche (syndicats de fonctionnaires et de salariés) qu’à droite (MEDEF).
Troisièmement, l’analyse du risque de parties prenantes du programme de Marine Le Pen fait nettement ressortir l’évolution idéologique du Front National : ses propositions risquent de mobiliser près de trois fois plus souvent les syndicats patronaux que les syndicats de salariés ou de fonctionnaires ce qui la place à proximité immédiate de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon.
Au total, si l’on regarde les parties prenantes les plus souvent opposées aux propositions de chaque candidat on retrouve un clivage droite/gauche assez clair. De ce point de vue Emmanuel Macron se place plutôt à droite de l’échiquier politique avec un arsenal de réformes qui risquent de mobiliser les parties prenantes de « gauche ». Alors que Marine Le Pen se situe plutôt à gauche avec des mesures qui susciteront la défiance des parties prenantes de « droite ».


 

Dans quels domaines les candidats sont-ils les plus audacieux ?

Les domaines dans lesquels les candidats sont les plus audacieux (plus de 50% de risque) sont, dans l’ordre décroissant, les institutions, l’économie, l’écologie, l’enseignement supérieur et le temps de travail. Si ces moyennes recouvrent une grande diversité selon les candidats (voir graphique n°6 ci-dessous), il est tout de même surprenant de voir que les institutions et l’écologie sont les domaines où les candidats en moyenne sont prêts à prendre le plus de risques. On pourrait y voir un signe que le réchauffement climatique et le malaise démocratique sont désormais pris au sérieux et intégrés dans les programmes comme des priorités.

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Dans le détail, les candidats ne prennent pas les risques dans les mêmes domaines, comme le montre le graphique ci-dessous :

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Sur les domaines sensibles que sont l’éducation et l’enseignement supérieur, ce sont Emmanuel Macron, François Fillon et Marine Le Pen qui présentent les programmes les plus risqués avec des mesures telles que la sélection à l’université ou l’autonomie des établissements scolaires pour les deux premiers. Dans un secteur où les syndicats enseignants et étudiants sont puissants et largement opposés à ces évolutions, l’application de ces programmes ne se ferait pas sans heurts.
Dans le domaine de la justice, c’est Jean-Luc Mélenchon qui prend le plus de risque avec un développement annoncé des peines alternatives à la prison. Si la mesure va plutôt dans le sens des syndicats de la magistrature, les syndicats de policiers et l’opinion publique sont plutôt en faveur d’une plus grande sévérité et d’une application plus ferme, sans aménagements, des peines de prison.
Concernant les finances et l’emploi public, les propositions de François Fillon et d’Emmanuel Macron visant à réduire le nombre de fonctionnaires et les dépenses publiques s’exposeront à l’opposition des syndicats de fonctionnaires qui disposent d’une forte capacité de blocage.
Pour ce qui est de l’écologie, alors que François Fillon veut par exemple renforcer le nucléaire, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon présentent des programmes radicaux qui ne manqueront pas de mobiliser les constructeurs automobiles, l’industrie du nucléaire, mais aussi le Medef avec des propositions comme le durcissement de la fiscalité carbone.
Du côté de la santé, la proposition de François Fillon d’un retour aux 39 heures dans la fonction publique hospitalière s’expose à une opposition farouche des syndicats de personnels hospitaliers qui disposent d’une forte capacité d’influence et de blocage. A l’inverse, la proposition de Jean-Luc Mélenchon de supprimer les dépassements d’honoraires mobilisera les syndicats de médecins libéraux.
Les programmes économiques sont surtout risqués pour Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et François Fillon avec la sortie de l’euro pour les deux premiers, et la hausse de la TVA pour le troisième.
Au sujet du temps de travail, les retraites et les minimas sociaux, c’est François Fillon qui tient la corde avec les propositions les plus risquées : la retraite à 65 ans et la fin des 35 heures entraineront, à coup sûr, des mobilisations de grande ampleur. Quant à Emmanuel Macron, sa proposition d’aligner les régimes de retraite des fonctionnaires sur celui du privé et de mettre fin aux régimes spéciaux alimentera également l’opposition des syndicats de la fonction publique.
Sur les questions d’immigration, les scores de risque restent assez bas pour tous les candidats (moins de 50%). Les mesures anti-migratoires proposées par Marine Le Pen et François Fillon semblent être plutôt populaires, même si les associations de défense des droits de l’homme et les associations anti-racistes s’y opposeront fermement.
Les projets de réformes institutionnelles de Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Emmanuel Macron sont les plus risqués. Le candidat de la France insoumise propose de passer à la VIe République (assemblée constituante, suppression du sénat, mandats impératifs,…). La candidate du Front National et le candidat d’En Marche ! proposent de diminuer drastiquement le nombre de parlementaires et de passer à l’élection des députés à la proportionnelle. Ces mesures bien que populaires alimenteront la résistance des parlementaires eux-mêmes et plus largement du « personnel politique ».
Enfin, sur le sujet très sensible de la fiscalité, la suppression de l’ISF prônée par François Fillon ou la hausse de la CSG portée par Emmanuel Macron présentent un score élevé de risque, principalement vis-à-vis de l’opinion publique. Quant à la suppression de la taxe d’habitation pour 80% des ménages proposée par Emmanuel Macron, elle se heurtera aux résistances des élus locaux qui s’y opposent déjà fermement.

 


Boris Walbaum, PhD, Directeur

Heye Scheftel, Responsable de programme

Victor Marneur, PhD, Chargé de recherche


 

Annexe méthodologique
L’évaluation de l’audace politique des programmes repose sur l’analyse du niveau de risque politique des réformes proposées. Cette analyse comprend une série de variables portant sur trois facteurs de risque :
l’opinion publique : ce facteur de risque analyse 1) l’attention que l’opinion porte sur la réforme et 2) son soutien (ou opposition) pour le projet de réforme. 1) L’attention de l’opinion est évaluée au regard des effets concrets de la réforme sur les citoyens (hausse d’impôts, …), et de la complexité des enjeux. Pour que l’opinion se saisisse d’une réforme, il faut qu’elle en comprenne les enjeux. Plus une réforme est complexe, moins les citoyens sont incités à faire l’effort de la comprendre. 2) Le soutien de l’opinion est évalué au regard de l’adhésion de l’opinion analysée dans les sondages et du mandat électoral (s’agit-il d’une promesse de campagne ?) .
• les parties prenantes : les « parties prenantes » sont des groupes à la fois affectés par une réforme et susceptibles de l’influencer. L’évaluation du risque politique prend en compte 1) le soutien des parties prenantes pour la réforme et 2) la capacité d’influence des parties prenantes. 1) Le soutien des parties prenantes est analysé au regard de l’impact d’une réforme sur les intérêts des parties prenantes. 2) La capacité d’influence prend en compte l’influence des parties prenantes auprès des décideurs ou de l’opinion, mais également leur capacité de blocage de secteurs clés de la société et de l’économie.
• la majorité gouvernementale : ce facteur de risque vise à décrypter les rapports de force sur la scène politique. Il analyse 1) le soutien de la majorité gouvernementale pour le projet de réforme et 2) le leadership politique du gouvernement. Ces variables ne pouvant être appréciées avant la formation du gouvernement et les élections législatives, la présente analyse est focalisée sur la façon dont les candidats prennent plus ou moins de risque avec l’opinion ou les parties prenantes
Afin de permettre l’analyse quantitative des projets de réformes au regard de ces variables, l’équipe de Couragepolitique s’appuie sur un système de codage, suivant les principales recommandations méthodologiques formulées dans la littérature scientifique . Trois codeurs ont été mobilisés pour tester la réplicabilité du codage de chaque réforme, à l’aide la méthode de l’Average Pairewise Per cent Agreement (APPA) . Une séance de consensus a été organisée variable par variable dans la foulée du codage. Le codage définitif retient la valeur ayant reçu le plus de « votes » .
Pour aller plus loin, voir l’article « L’analyse du risque politique dans les décisions stratégiques – Le cas des réformes publiques en France » sur www.couragepolitique.fr/définitions-méthodologie et la thèse de Boris Walbaum 

 

Annexe : réformes prises en compte pour l’analyse

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Analyse comparative du risque politique des programmes d’Alain Juppé et de François Fillon

Les résultats du 1er tour de la primaire de la droite et du centre ont consacré les deux participants au 2nd tour : François Fillon avec 44,1% et Alain Juppé avec 28,5% des suffrages.

Deux anciens Premiers ministres, dont les programmes ont été davantage analysés sous l’angle du positionnement politique : Alain Juppé, l’homme du centre, et François Fillon, l’outsider que sur les chances de succès des réformes proposées.

En effet, alors que les propositions de réformes se multiplient pour la campagne présidentielle 2017, la question de la faisabilité et de la méthodologie des réformes reste encore peu investie. Pourtant, elle est centrale pour savoir si et à quelles conditions les candidats pourront appliquer le programme qu’ils proposent.

Boris Walbaum et les experts du site Couragepolitique.fr ont évalué le risque politique des propositions de réformes les plus audacieuses de François Fillon et d’Alain Juppé. Leur comparaison avec les réformes les plus risquées lancées par N. Sarkozy entre 2007 et 2012 permet également de mesurer l’ampleur du risque politique des programmes des deux finalistes à la primaire de droite.

Une démarche qui répond à l’attente principale des Français pour cette campagne présidentielle : ils souhaitent un débat de fond, appuyé sur la réalité, et la capacité des candidats de mener leur réforme à bien une fois élu.

Des programmes de combat….

Les deux finalistes de la primaire 2016 des Républicains présentent un programme de combat. Jamais un programme présidentiel d’un parti de gouvernement n’avait comporté autant de réformes à hauts risques. Si le programme de François Fillon apparaît globalement plus élevé que celui d’Alain Juppé, l’écart est toutefois très limité (cf. graphe ci-dessous). Surtout, les deux programmes présentent des indices de risque politique nettement supérieur à celui des principales réformes lancées sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy[1].

Autrement dit, s’ils étaient en situation d’appliquer leurs programmes, ces derniers se heurteraient vraisemblablement à des résistances sensiblement plus fortes que celles affrontées par N. Sarkozy. Cette observation vaut quelle que soit, par ailleurs, la légitimité que leur confèrera leur élection, N. Sarkozy ayant, lui aussi, assez fidèlement mis en application son programme.

Indices de risque politique moyens[2]

comparaison_risquemoyen_fillon_juppe_sarko2007

Par conséquent, l’organisation de l’agenda gouvernemental au cours du quinquennat, la communication, la pédagogie et, le cas échéant, la participation de l’opinion, la mobilisation de leur majorité, les processus d’adoption des textes (ordonnances, procédure accélérée…) et les modalités de consultation / concertation avec les parties prenantes revêtiront une très grande importance.

Il serait illusoire de croire en la possibilité de tout planifier, a fortiori de faire adopter l’essentiel de ces réformes « en 100 jours », un mythe fortement ancré dans l’inconscient collectif français, ou même la 1ère année. Il faudra savoir saisir les fenêtres d’opportunité. Reste que le travail de préparation stratégique s’avèrera plus que nécessaire si l’un d’eux devait l’emporter en mai 2017.

… présentant des niveaux de risque similaires dans des domaines d’actions publiques inattendus

Contrairement aux échos que l’on en reçoit, le risque politique ne porte pas d’abord sur les réformes liées à la sécurité, l’immigration ou la justice.

C’est dans les domaines très sensibles de l’éducation, du travail, de la cohésion sociale, de la fiscalité et de la dépense publique que les deux candidats prennent le plus de risques.

Qu’on en juge : mise en place de droits d’inscription et sélection à l’université, profonde réforme de l’Education nationale avec l’autonomie des établissements scolaires, fin des 35h et accroissement de plus de 10% de la durée légale du travail, rétablissement des 39 h dans la fonction publique, dégressivité des allocations chômage, accroissement de l’âge de la retraite de 60 à 64 ou 65 ans, forte contraction de la dépense publique et suppression d’emplois publics, suppression de l’ISF, etc.

Dans ces domaines, on rompt avec des décennies de réformes incrémentales pour passer à des réformes structurelles. Les deux programmes abordent de front ce qui est considéré, à tort ou à raison, comme les racines du mal français : gestion centralisée de l’éducation nationale, incohérences d’un système universitaire sous financé et tiraillé entre excellence et démocratisation, rigidité du marché du travail, déséquilibre des comptes publics, sous-efficience des services publics et poids de la fiscalité.

Comparaison de l’indice de risque des propositions F. Fillon et A. Juppé 2017 avec les réformes de N. Sarkozy (2007-2012) par domaine de politique publique

graphique_fillon_juppe_sarkozy2007

Notre évaluation du risque place en première position la réforme du temps de travail. Dans ce domaine, les sondages sont ambigus[3]. Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer les résistances que vont susciter les changements d’organisation tant pour les entreprises que pour les salariés d’une telle augmentation du temps de travail (ex. : suppression des RTT pour les salariés, accroissement de la masse salariale pour les entreprises…). La détermination de François Fillon à passer l’ensemble de la fonction publique à 39h suscitera en outre de très vives réactions de l’ensemble des syndicats de fonctionnaires dont la capacité de blocage n’est plus à démontrer. Quand on mesure les difficultés qu’a éprouvées le gouvernement Valls à faire adopter la loi El Khomri, dont les impacts étaient moins concrets et directs pour les salariés, on peut s’attendre à de fortes perturbations au cours de cette réforme.

Pour ces mêmes raisons, les réformes proposées par les deux candidats en matière de retraites et, à moindre titre, d’assurance chômage, présentent des niveaux de risque exceptionnellement élevés. Là encore, la proposition de François Fillon d’harmoniser l’ensemble des régimes spéciaux entraîne un surcroît de risque politique en raison de la mobilisation très probable des syndicats du secteur public.

Dans le domaine de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR), les deux candidats envisagent une libéralisation des droits universitaires pour les filières sélectives, et davantage de sélection dans le cadre d’une orientation « dirigée ». Si ces mesures paraissent encore floues, il fait peu de doute qu’elles rencontreront d’importantes résistances des syndicats étudiants et probablement de la population. Partout en Europe, la libéralisation ou l’accroissement des frais universitaires se sont heurtées à de vives résistances.

Les programmes de réduction de la dépense publique sont plus difficiles à évaluer, compte tenu du flou qui entoure leurs déclinaisons concrètes. Si une grande majorité de Français s’entendent pour réduire le nombre de fonctionnaires, il est beaucoup plus difficile pour eux de choisir parmi les policiers, les militaires, les enseignants, les juges, les médecins et infirmières hospitaliers qui constituent l’essentiel de la fonction publique. Pour ces mêmes raisons, il est difficile d’anticiper quelles seraient les parties prenantes les plus mobilisées pour défendre l’emploi public. Il en va de même pour les coupes budgétaires dont le détail reste à préciser.

… et quelques différences notables dans les secteurs de la santé, du logement, de l’éducation.

Au-delà des différences déjà citées sur le temps de travail des fonctionnaires et la fin des régimes spéciaux de retraite, François Fillon affiche des propositions politiquement plus risquées en matière de santé. Ces risques tiennent d’une part à la constitutionnalisation de l’équilibre des comptes de l’assurance maladie qui mobilisera, au-delà de l’opinion publique, des parties prenantes puissantes, notamment les syndicats hospitaliers et de médecins libéraux. François Fillon affiche également une forte contribution des dépenses hospitalières à la réduction des dépenses publiques avec une réforme importante de la carte hospitalière.

En réduisant drastiquement le montant alloué aux aides pour le logement (-5 Md€ sur les 8 Md€ actuels), la proposition d’Alain Juppé entraînerait la mobilisation forte des syndicats étudiants et des associations de mal-logés. Les propositions de François Fillon visant à abaisser le plafond de ressources donnant accès aux logements sociaux et à accélérer l’expulsion de locataires en raison d’impayés mobiliseraient contre elle à nouveau les associations de mal-logés mais également les associations de locataires ainsi que les bailleurs sociaux comme cela avait été le cas lors de la réforme du logement social de 2009.

Enfin, dans le domaine de l’éducation, si les deux programmes visent une plus grande autonomie des établissements, leurs approches divergent : Alain Juppé propose une approche graduelle et fondée sur le volontariat des établissements ; François Fillon, lui, pousse très loin le principe d’autonomie, jusqu’à nommer des présidents d’établissements scolaires externes au monde enseignant, et opte pour une application générale de ce principe. S’agissant d’une réforme de structure aux effets difficilement appréhendables, l’opinion publique pourrait évoluer selon les termes du débat et les modalités de conduite de la réforme. L’opposition des syndicats enseignants, quant à elle, ne fait pas de doute, en particulier face aux propositions de François Fillon.

Boris Walbaum, PhD – Directeur

Heye Scheftel – Responsable de programme

[1] Nous avons identifié douze principaux domaines d’action publique. Dans chacun d’eux et pour chaque candidat, nous avons sélectionné et analysé les réformes les plus risquées politiquement selon la méthodologie développée par couragepolitique.fr (Cf. annexe et https://www.couragepolitique.fr/d%C3%A9finitions-m%C3%A9thodologie )

[2] Il s’agit de la moyenne du risque politique des réformes les plus risquées lancées par Nicolas Sarkozy (2007-2012) et proposées par Alain Juppé et François Fillon. L’évaluation du risque politique des réformes lancées par N. Sarkozy au cours de son mandat est basée sur les annonces au moment du lancement de la réforme et non sur les textes effectivement adoptés qui sont en général en retrait en raison de concessions obtenues par les parties prenantes au cours du processus de réforme.

[3] Voir notamment :  http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2016/01/20/97002-20160120FILWWW00301-les-francais-ne-veulent-plus-des-35-heures.php et http://www.liberation.fr/france/2015/09/04/les-francais-opposes-aux-35-heures-vraiment_1375657

 

Méthodologie 2/3 – Evaluation du risque

L’évaluation du risque politique permet de comprendre pourquoi une réforme va ou non être adoptée. Elle est faite par les internautes et repose sur une série de questions portant sur 3 facteurs de risque : l’opinion publique, la coalition gouvernementale et les parties prenantes de la réforme.

  • l’opinion publique: l’opinion est un souci constant des décideurs politiques. Ce facteur de risque analyse 1) l’attention que l’opinion porte sur la réforme et 2) son soutien (ou opposition) pour le projet de réforme. 1) L’attention de l’opinion est évaluée au regard des effets concrets de la réforme sur les citoyens (hausse d’impôts, …), et de la complexité des enjeux. Pour que l’opinion se saisisse d’une réforme, il faut qu’elle en comprenne les enjeux. Plus une réforme est complexe, moins les citoyens sont incités à faire l’effort de la comprendre. 2) Le soutien de l’opinion est évalué au regard du mandat électoral (s’agit-il d’une promesse de campagne ?) et de l’adhésion de l’opinion analysée dans les sondages.
  • la majorité gouvernementale : ce facteur de risque vise à décrypter les rapports de force sur la scène politique. Il analyse 1) le soutien de la majorité gouvernementale pour le projet de réforme, en évaluant tant le soutien parlementaire que celui du Premier ministre et du président de la République; 2) le leadership politique du gouvernement, évalué au regard de la popularité du gouvernement dans l’opinion, de la proximité politique avec les parties prenantes et du calendrier électoral.
  • les parties prenantes: ce facteur de risque porte sur les institutions (au sens large) affectées par la réforme indépendamment de leur implication formelle dans le processus. Afin d’éviter toute confusion et assurer la cohérence de la grille, les décideurs, c’est-à-dire les membres de l’exécutif et, le cas échéant, les parlementaires ne sont pas inclus dans les parties prenantes puisque leur contribution au risque politique est analysée au travers de l’environnement politique et du processus de décision. L’analyse des stratégies d’acteurs de le cadre de réformes a fait l’objet de nombreux travaux de sociologie, de sciences politiques, comme d’économie politique. La plupart des travaux soulignent l’importance des deux axes d’analyse : la position de la partie prenante ainsi que sa capacité à peser sur le processus de décision.
L’évaluation du risque politique proposée sur Couragepolitique.fr fournit un niveau de risque sur chacun des trois facteurs de risque. Ces scores sont calculés à partir des réponses que vous avez faites aux différentes questions qui vous ont été posées. Le total du score par facteur de risque est calculé en % du score maximum. Le niveau de risque est considéré comme faible pour un score inférieur à 33%, moyen pour un score entre 33 et 66% et fort pour un score supérieur à 66%.

Méthodologie 3/3 – Classements des personnalités

L’évaluation du risque politique permet de comprendre pourquoi une réforme va ou non être adoptée. Elle est faite par les internautes à partir de juin 2015 et par l’équipe de Couragepolitique.fr avant. Elle repose sur une série de questions portant sur 3 facteurs de risque : l’opinion publique, la coalition gouvernementale, les parties prenantes de la réforme (cf. article Méthodologie 2/3). Le baromètre de l’audace classe les réformes au regard de leur niveau de risque d’échec au moment de leur lancement. Les plus risquées sont classées en premier. Continuer la lecture de Méthodologie 3/3 – Classements des personnalités