Analyse de l’audace politique des programmes proposés par les 5 principaux candidats à l’élection présidentielle de 2017

A moins de deux semaines du scrutin présidentiel les experts de Courage Politique ont évalué le niveau d’audace des cinq principaux candidats.
Cette étude s’appuie sur la méthodologie d’évaluation du niveau de risque politique des réformes développée par Courage Politique. Elle distingue le risque d’opinion (soutien et attention de l’opinion pour la réforme) et le risque de parties prenantes (soutien et capacité d’influence / blocage des parties prenantes). Ainsi, plus les réformes proposées par un candidat risquent de mobiliser l’opinion et/ou les parties prenantes contre elles, plus le niveau d’audace dudit candidat sera élevé. L’audace politique ne préjuge donc pas de la qualité des programmes ni de leur faisabilité technique, économique ou financière.

Voici les principales conclusions de l’étude :

  • Les programmes les plus audacieux politiquement sont ceux de François Fillon et, dans une moindre mesure, d’Emmanuel Macron. Benoît Hamon présente le programme le moins audacieux. Aussi, les programmes généralement considérés comme plus crédibles sur les plans économique et financier (François Fillon et, dans une moindre mesure, Emmanuel Macron) apparaissent donc également comme les plus audaciaux politiquement. Inversement, les programmes les plus incertains sur les plans économique et financier (Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon) sont également les moins audacieux politiquement.
  • S’agissant plus spécifiquement du risque d’opinion, ce sont les propositions de Marine Le Pen et, dans une moindre mesure, celles de Jean-Luc Mélenchon qui paraissent les moins audacieux. Autrement dit, au-delà du rejet des partis de gouvernement, la popularité de ces deux candidats s’explique aussi par l’adhésion d’une part grandissante de la population à leurs propositions
  • Alors que le programme de François Fillon répartit son risque de façon assez équilibrée entre l’opinion et les parties prenantes, Emmanuel Macron s’expose davantage au risque de parties prenantes qu’au risque opinion.
  • Le type de parties prenantes auxquelles seront confrontés les candidats s’ils sont élus éclairent quant à leur positionnement politique. Notre analyse montre que :
    • François Fillon s’expose principalement aux résistances des syndicats de salariés et de fonctionnaires
    • Jean-Luc Mélenchon, Benoit Hamon et Marine Le Pen prennent résolument le parti inverse en s’exposant d’abord aux syndicats patronaux ;
    • Emmanuel Macron affiche une position intermédiaire avec toutefois, une majorité d’oppositions provenant des syndicats de salariés et de fonctionnaires.
  • Au total, le niveau d’audace des candidats est le plus élevé dans les domaines suivants : institutions (6ème république, réduction du nombre de parlementaires…), économie (sortie de l’UE, hausse de la TVA), écologie (sortie du diesel, sortie du nucléaire), enseignement supérieur (sélection à l’université), temps de travail (sortie des 35 heures), éducation (autonomie des établissements).

Fillon, Macron et les autres…

François Fillon présente le programme le plus audacieux, devant celui d’Emmanuel Macron (voir graphique n°1). De ce point de vue, ils devancent nettement les trois autres candidats (Marine Le Pen, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon) qui, malgré des contenus très différents, affichent un niveau d’audace politique assez comparable (entre 38% et 45%).

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Principales réformes audacieuses proposées par les candidats :
Jean-Luc Mélenchon : Sortie des traités européens, VIème République, 100% d’énergies renouvelables d’ici 2050, remboursement à 100% des frais de santé et suppression des dépassements d’honoraires, développer les peines alternatives à la prison.
Benoît Hamon : Sortie du diesel d’ici 2025 et 50% d’énergies renouvelables d’ici 2025, VIème République.
Emmanuel Macron : Autonomie des établissements scolaires, réduction du nombre de parlementaires et suppression du régime spécial de retraite pour les parlementaires, autonomie et sélection à l’université, unification des régimes de retraite, exonération de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, suppression de l’indemnisation chômage en cas de refus de deux offres « décentes », suppression de 120 000 emplois publics, alignement de la fiscalité du diesel sur celle de l’essence.
François Fillon : Fin des 35 heures, retraite à 65 ans, suppression de l’ISF, autonomie des établissements scolaires, hausse de la TVA, dégressivité des allocations chômage, autonomie et sélection à l’université, 39 heures dans la fonction publique hospitalière, suppression de 500 000 emplois publics.
Marine Le Pen : Sortie de la zone euro, réduction du nombre de parlementaires et suppression des régions, sélection à l’université, moitié du temps scolaire réservé à l’enseignement du français, autoriser la négociation sur l’allongement du temps de travail au niveau des branches professionnelles, sortie de l’espace de Schengen et suppression du droit du sol.


 

Opinion vs parties prenantes : quels sont les programmes les plus audacieux ?

Notre modèle se décompose en trois types de risque politique : i) le risque lié à l’opinion, ii) le risque lié aux parties prenantes (groupes de pressions concernés par la réforme et susceptibles à ce titre de se mobiliser) et iii) le risque lié à la majorité gouvernementale . Cette dernière composante ne pouvant être appréciée avant la formation du gouvernement et les élections législatives, nous nous intéressons ci-dessous à la façon dont les candidats prennent plus ou moins de risque avec l’opinion ou les parties prenantes . Le score d’audace correspond au score agrégé de ces deux facteurs de risque.

L’audace des programmes vis-à-vis de l’opinion

C’est Marine Le Pen qui propose le programme le moins audacieux vis-à-vis de l’opinion, suivie de près par Jean-Luc Mélenchon. Autrement dit, au-delà du rejet des partis de gouvernement, la popularité de ces deux candidats s’explique sans doute aussi par l’adhésion de la population à leurs propositions. Cette situation interroge tant sur les évolutions récentes de l’opinion, notamment sur l’immigration, la justice, et la sécurité, que sur celle du positionnement de ces partis qui se sont recentrés, notamment le Front National.
François Fillon se détache nettement parmi les cinq candidats en raison du nombre de réformes impopulaires que contient son programme (hausse de la TVA, retraite à 65 ans, fin des 35H, suppression de l’ISF…). Emmanuel Macron affiche un écart important avec François Fillon, ses projets de réformes étant plus modérées dans de nombreux domaines. Benoît Hamon est dans une position intermédiaire entre Emmanuel Macron et les partis extrêmes et/ou radicaux.

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Principales réformes au risque d’opinion élevé par candidat:
Jean-Luc Mélenchon : Développer les peines alternatives à la prison, sortie des traités européens, sortie du diesel.
Benoît Hamon : Sortie du diesel d’ici 2025.
Emmanuel Macron : Unification des régimes de retraite, assouplir le temps de travail en fonction des secteurs, suppression de 120 000 emplois publics.
François Fillon : Retraite à 65 ans, hausse de la TVA, fin des 35 heures, suppression de l’ISF, dégressivité des allocations chômage, suppression de 500 000 emplois publics, renforcement du nucléaire.
Marine Le Pen : Sortie de la zone euro.


 

L’audace des programmes vis-à-vis des parties prenantes

Alors que François Fillon se détachait nettement d’Emmanuel Macron sur l’audace vis-à-vis de l’opinion, leurs programmes sont plus proches en terme d’audace à l’égard des parties prenantes . L’un comme l’autre susciteront des mobilisations fortes de groupes de pression décidés à défendre leurs intérêts et idéaux. Ce sera notamment le cas pour la réforme des retraites, du temps de travail, de l’éducation ou de l’enseignement supérieur pour François Fillon, et des propositions relatives à la fiscalité, l’éducation et l’enseignement supérieur pour Emmanuel Macron.
Le risque de parties prenantes de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont sensiblement plus élevés que leur risque d’opinion en raison, notamment, de leur proposition plus ou moins claire de sortie de l’Euro et/ou des institutions européennes et de celle en matière de santé pour Jean-Luc Mélenchon. Le programme de Benoît Hamon ressort comme le moins susceptible de mobiliser les parties prenantes.
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Principales réformes au risque de parties prenantes élevé par candidat:
Jean-Luc Mélenchon : Remboursement à 100% des frais de santé et suppression des dépassements d’honoraires, VIème République, sortie des traités européens, 100% d’énergies renouvelables d’ici 2050.
Benoît Hamon : VIème République, sortie du diesel d’ici 2025 et 50% d’énergies renouvelables d’ici 2025.
Emmanuel Macron : Exonération de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, réduction du nombre de parlementaires et suppression du régime spécial de retraite pour les parlementaires, autonomie des établissements scolaires, autonomie et sélection à l’université, suppression de l’indemnisation chômage en cas de refus de deux offres « décentes », unification des régimes de retraite, suppression de 120 000 emplois publics.
François Fillon : Fin des 35 heures, autonomie des établissements scolaires, retraite à 65 ans, réduction du nombre de parlementaires, autonomie et sélection à l’université, 39 heures dans la fonction publique hospitalière, dégressivité des allocations chômage, suppression de 500 000 emplois publics, suppression de l’ISF, majorité pénale à 16 ans et rétablissement des peines plancher, mise en place de quotas pour l’immigration, hausse de la TVA.
Marine Le Pen : Réduction du nombre de parlementaires et suppression des régions, sélection à l’université, sortie de la zone euro, moitié du temps scolaire réservé à l’enseignement du français, autoriser la négociation sur l’allongement du temps de travail au niveau des branches professionnelles, sortie de l’espace de Schengen et suppression du droit du sol.


 

Quand on s’intéresse au positionnement des parties prenantes visées par les réformes prônées par les candidats, trois constats ressortent nettement du graphique ci-dessous.

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Premièrement, on retrouve les positionnements traditionnels des grands partis de gouvernement : les propositions de Benoît Hamon risquent de mobiliser contre elles pour l’essentiel les syndicats patronaux et très marginalement les syndicats de salariés ou de fonctionnaires ; la situation est inverse pour les propositions de François Fillon.
Deuxièmement, bien que dans une position intermédiaire entre celles de François Fillon et Benoît Hamon, les propositions d’Emmanuel Macron risquent de mobiliser deux fois plus souvent des parties prenantes classées à gauche (syndicats de fonctionnaires et de salariés) qu’à droite (MEDEF).
Troisièmement, l’analyse du risque de parties prenantes du programme de Marine Le Pen fait nettement ressortir l’évolution idéologique du Front National : ses propositions risquent de mobiliser près de trois fois plus souvent les syndicats patronaux que les syndicats de salariés ou de fonctionnaires ce qui la place à proximité immédiate de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon.
Au total, si l’on regarde les parties prenantes les plus souvent opposées aux propositions de chaque candidat on retrouve un clivage droite/gauche assez clair. De ce point de vue Emmanuel Macron se place plutôt à droite de l’échiquier politique avec un arsenal de réformes qui risquent de mobiliser les parties prenantes de « gauche ». Alors que Marine Le Pen se situe plutôt à gauche avec des mesures qui susciteront la défiance des parties prenantes de « droite ».


 

Dans quels domaines les candidats sont-ils les plus audacieux ?

Les domaines dans lesquels les candidats sont les plus audacieux (plus de 50% de risque) sont, dans l’ordre décroissant, les institutions, l’économie, l’écologie, l’enseignement supérieur et le temps de travail. Si ces moyennes recouvrent une grande diversité selon les candidats (voir graphique n°6 ci-dessous), il est tout de même surprenant de voir que les institutions et l’écologie sont les domaines où les candidats en moyenne sont prêts à prendre le plus de risques. On pourrait y voir un signe que le réchauffement climatique et le malaise démocratique sont désormais pris au sérieux et intégrés dans les programmes comme des priorités.

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Dans le détail, les candidats ne prennent pas les risques dans les mêmes domaines, comme le montre le graphique ci-dessous :

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Sur les domaines sensibles que sont l’éducation et l’enseignement supérieur, ce sont Emmanuel Macron, François Fillon et Marine Le Pen qui présentent les programmes les plus risqués avec des mesures telles que la sélection à l’université ou l’autonomie des établissements scolaires pour les deux premiers. Dans un secteur où les syndicats enseignants et étudiants sont puissants et largement opposés à ces évolutions, l’application de ces programmes ne se ferait pas sans heurts.
Dans le domaine de la justice, c’est Jean-Luc Mélenchon qui prend le plus de risque avec un développement annoncé des peines alternatives à la prison. Si la mesure va plutôt dans le sens des syndicats de la magistrature, les syndicats de policiers et l’opinion publique sont plutôt en faveur d’une plus grande sévérité et d’une application plus ferme, sans aménagements, des peines de prison.
Concernant les finances et l’emploi public, les propositions de François Fillon et d’Emmanuel Macron visant à réduire le nombre de fonctionnaires et les dépenses publiques s’exposeront à l’opposition des syndicats de fonctionnaires qui disposent d’une forte capacité de blocage.
Pour ce qui est de l’écologie, alors que François Fillon veut par exemple renforcer le nucléaire, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon présentent des programmes radicaux qui ne manqueront pas de mobiliser les constructeurs automobiles, l’industrie du nucléaire, mais aussi le Medef avec des propositions comme le durcissement de la fiscalité carbone.
Du côté de la santé, la proposition de François Fillon d’un retour aux 39 heures dans la fonction publique hospitalière s’expose à une opposition farouche des syndicats de personnels hospitaliers qui disposent d’une forte capacité d’influence et de blocage. A l’inverse, la proposition de Jean-Luc Mélenchon de supprimer les dépassements d’honoraires mobilisera les syndicats de médecins libéraux.
Les programmes économiques sont surtout risqués pour Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et François Fillon avec la sortie de l’euro pour les deux premiers, et la hausse de la TVA pour le troisième.
Au sujet du temps de travail, les retraites et les minimas sociaux, c’est François Fillon qui tient la corde avec les propositions les plus risquées : la retraite à 65 ans et la fin des 35 heures entraineront, à coup sûr, des mobilisations de grande ampleur. Quant à Emmanuel Macron, sa proposition d’aligner les régimes de retraite des fonctionnaires sur celui du privé et de mettre fin aux régimes spéciaux alimentera également l’opposition des syndicats de la fonction publique.
Sur les questions d’immigration, les scores de risque restent assez bas pour tous les candidats (moins de 50%). Les mesures anti-migratoires proposées par Marine Le Pen et François Fillon semblent être plutôt populaires, même si les associations de défense des droits de l’homme et les associations anti-racistes s’y opposeront fermement.
Les projets de réformes institutionnelles de Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Emmanuel Macron sont les plus risqués. Le candidat de la France insoumise propose de passer à la VIe République (assemblée constituante, suppression du sénat, mandats impératifs,…). La candidate du Front National et le candidat d’En Marche ! proposent de diminuer drastiquement le nombre de parlementaires et de passer à l’élection des députés à la proportionnelle. Ces mesures bien que populaires alimenteront la résistance des parlementaires eux-mêmes et plus largement du « personnel politique ».
Enfin, sur le sujet très sensible de la fiscalité, la suppression de l’ISF prônée par François Fillon ou la hausse de la CSG portée par Emmanuel Macron présentent un score élevé de risque, principalement vis-à-vis de l’opinion publique. Quant à la suppression de la taxe d’habitation pour 80% des ménages proposée par Emmanuel Macron, elle se heurtera aux résistances des élus locaux qui s’y opposent déjà fermement.

 


Boris Walbaum, PhD, Directeur

Heye Scheftel, Responsable de programme

Victor Marneur, PhD, Chargé de recherche


 

Annexe méthodologique
L’évaluation de l’audace politique des programmes repose sur l’analyse du niveau de risque politique des réformes proposées. Cette analyse comprend une série de variables portant sur trois facteurs de risque :
l’opinion publique : ce facteur de risque analyse 1) l’attention que l’opinion porte sur la réforme et 2) son soutien (ou opposition) pour le projet de réforme. 1) L’attention de l’opinion est évaluée au regard des effets concrets de la réforme sur les citoyens (hausse d’impôts, …), et de la complexité des enjeux. Pour que l’opinion se saisisse d’une réforme, il faut qu’elle en comprenne les enjeux. Plus une réforme est complexe, moins les citoyens sont incités à faire l’effort de la comprendre. 2) Le soutien de l’opinion est évalué au regard de l’adhésion de l’opinion analysée dans les sondages et du mandat électoral (s’agit-il d’une promesse de campagne ?) .
• les parties prenantes : les « parties prenantes » sont des groupes à la fois affectés par une réforme et susceptibles de l’influencer. L’évaluation du risque politique prend en compte 1) le soutien des parties prenantes pour la réforme et 2) la capacité d’influence des parties prenantes. 1) Le soutien des parties prenantes est analysé au regard de l’impact d’une réforme sur les intérêts des parties prenantes. 2) La capacité d’influence prend en compte l’influence des parties prenantes auprès des décideurs ou de l’opinion, mais également leur capacité de blocage de secteurs clés de la société et de l’économie.
• la majorité gouvernementale : ce facteur de risque vise à décrypter les rapports de force sur la scène politique. Il analyse 1) le soutien de la majorité gouvernementale pour le projet de réforme et 2) le leadership politique du gouvernement. Ces variables ne pouvant être appréciées avant la formation du gouvernement et les élections législatives, la présente analyse est focalisée sur la façon dont les candidats prennent plus ou moins de risque avec l’opinion ou les parties prenantes
Afin de permettre l’analyse quantitative des projets de réformes au regard de ces variables, l’équipe de Couragepolitique s’appuie sur un système de codage, suivant les principales recommandations méthodologiques formulées dans la littérature scientifique . Trois codeurs ont été mobilisés pour tester la réplicabilité du codage de chaque réforme, à l’aide la méthode de l’Average Pairewise Per cent Agreement (APPA) . Une séance de consensus a été organisée variable par variable dans la foulée du codage. Le codage définitif retient la valeur ayant reçu le plus de « votes » .
Pour aller plus loin, voir l’article « L’analyse du risque politique dans les décisions stratégiques – Le cas des réformes publiques en France » sur www.couragepolitique.fr/définitions-méthodologie et la thèse de Boris Walbaum 

 

Annexe : réformes prises en compte pour l’analyse

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